Partager l'article ! Patois rasta: Patois rasta Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre. Le patois ras ...
Le patois rasta, aussi appelé « Dread talk », « I-ance » ou encore « I-yaric » est le langage que les rastas ont élaboré de façons à se rendre indépendants du joug colonial qui pesait sur le peuple jamaïcain. Cette langue revêt également aux yeux des rastas l’apparence d’une ré-interprétation de l’héritage reçu et une affirmation de leur culture, mélange de racines africaines, et de culture rasta.
//Le patois rasta n’a pas vu le jour à une date précise, il s’agit plutôt d’une longue et lente évolution, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours, d’un mélange de langue anglaise et créole.
Pendant le XVIIIe siècle, la Jamaïque est une colonie britannique très prospère, la couronne d’Angleterre revendique même cette île comme le joyau de leurs colonies. Les planteurs anglophones et les travailleurs africains mêlent leurs cultures comme en témoigne certains textes de l’époque qui relatent des événements festifs communs comme le Jonkonnu, des croyances communes afro-chrétiennes et des mélanges linguistiques entre créole et anglais.
La période de l’entre-deux-guerres sonna le glas de la prospérité jamaïcaine, les problèmes sociaux émergents dès le début du siècle commencèrent à s’intensifier. Les esclaves affranchis ayant obtenus le statut d’ouvrier se retrouvèrent, pour beaucoup, sans travail et sans terre. Nombre d’entre eux partirent pour aller travailler sur des chantiers à l’étranger comme celui du canal de Panama ; beaucoup quant à eux migrèrent vers les villes de l’île essentiellement à Montego Bay, Kingston et Mandeville. Dans ces villes la population fut multipliée par trois, les infrastructures n’étant pas suffisantes, de nombreux ghettos émergèrent ce qui amplifia et concentra les troubles politiques et sociaux. Ce terrain propice à soutenir des initiatives sociales locales ciblées fut envahi par de nombreux meneurs syndicaux comme Alexander Bustamante, des activistes politiques comme Norman Manley, des pan-africanistes comme Marcus Garvey et des promoteurs du mouvement rastafari comme Leonard Howell, tous s’unirent autour du même but : combattre et bouter hors de l’île le colonisateur britannique. Pour cela ils se livraient à de longs discours oraux, chacun prenait la parole sur une tribune et s’adressait à la foule. Peu à peu, le langage s’enrichit des contributions de chacun, les rastas apportant notamment la richesse des allégories issues de la Bible à leurs exposés qui se teintaient ainsi de solennité. De nombreux contestataires, dont ceux cités précédemment, étaient issus de la rue et leurs apports teintèrent les discours de termes argotiques crus et secs. Ce langage dérivé de l’anglais usité dans les champs de coton et sur les marchés pendant la colonisation est essentiellement oral et, aujourd’hui encore, le patois rasta n’est pas formalisé à l’écrit.
Il ne faut pas confondre le patois jamaïcain et le patois rasta, le premier découle des racines africaines alors que le second se rapproche d’un dialecte spécifique. Cependant les deux s’influencent et se mêlent souvent notamment parce que les jeunes Jamaïcains reprennent quelques caractères rastas sans pour autant adhérer au rastafarisme et que le patois rasta se retrouve naturellement dans le reggae, qui est le style musical dominant sur l’île. Les rastas utilisent fréquemment et en grand nombre des termes ou des formes bibliques plus ou moins figurées qui parfois se rapprochent de l’incantation ou des psaumes. Pour les rastas, l’essentiel est de faire transpirer leur croyance en Dieu qu’ils appellent « Jah The Ras Tafari ».
De nombreux mots proviennent des croyances ou des dogmes rastas, l’ensemble est un univers symbolique que les rastas appellent « culture » de manière générale et qui est aussi synonyme de Rastafari. Le terme rastafarisme n’est pas du tout d’origine rasta mais occidentale. Les rastas n’utilisent aucun mot ayant pour suffixe le « ism » qui qualifie les idéologies. Les rastas considèrent que toute idéologie est un vecteur de domination et d’impérialisme, choses qu’ils refusent.
Beaucoup de rastas sont végétariens et la cuisine qu’ils appellent Ital food ou Ifood est une mine duquel ils tirent beaucoup de mots. Parmi eux citons Callalo (une plante africaine type épinard), Cerasee, Cho cho, Aloe, Sinkle bible ou Ackee ce dernier étant le fruit national en Jamaïque. Certains rastas ne boivent pas d’alcool, d’autres apprécient particulièrement notamment les bières comme la Red Stripe ou la Dragon Stout. La plupart des interdictions que s’imposent les rastas découlent de la bible et plus spécialement de l'Ancien Testament, les tabous sont assez respectés comme l’interdiction de dormir avec une femme qui a ses règles. Ceci se répercute dans le patois rasta et dans la culture populaire jamaïcaine ou les pires insultes se réfèrent aux menstruations comme Blood Clot (caillot de sang) Ras clot ou Bambo clot qui se prononce « Bamboclat ».
Un autre domaine sémantique très vaste dans le patois rasta est celui lié à la « sainte herbe » (le cannabis) : il existe une multitude de mots pour l'évoquer. Citons par exemple Marijuana, Ganja, Sinsemillia, Weed, Collie ou Collie weed, Herb, Lambsbread, Spliff, Kaya, Ishence… Bien sûr, le matériel destiné à la consommation du produit n’est pas en reste, Cutchie est une pipe en terre, chalice est une pipe à eau, etc.
Enfin, les enclaves ont favorisé le développement d’un argot de rue au début du XXe siècle. Aussi, de nombreux termes dérivent directement du « parler de la rue » comme Rude Boy, Johnny too bad (un escroc), Quashie (idiot), Fenky fenky (tâtillon, capricieux), Ginnal (baratineur) ou encore Putta putta (la boue).
Ensuite il existe des termes évolués depuis l’anglais colonisateur, ces mots sont en fait des déformations orales dans la prononciation des mots anglais comme brethren qui signifie brother (frère en français).
Dans le patois rasta, les verbes sont souvent omis dans les phrases, ce qui donne « I a rasta » au lieu de « I am a rasta » en anglais. Les raccourcis existant en anglais sont sur-raccourcis en patois rasta, ce qui donne waan au lieu de wanna en anglais ou encore gwaan au lieu de gonna en anglais.
Une des particularités du patois rasta assez déroutante pour le profane est l’inversion pronominale entre le nominatif et l’accusatif. Ce qui donne « dance with we lady » au lieu de « dance with us lady » ou encore « me gwaan dance with you » au lieu de « I'm going to dance with you ».
La caractéristique linguistique prépondérante est cependant la domination du nominatif « I » dans tous les modes d’expression du patois rasta. Les rastas privilégient et hiérarchisent les pronoms et pour eux « I » est suprême. Ils n’utilisent donc que très peu les autres pronoms you, he, she et they qu’ils trouvent diviseurs alors que le I est unificateur. C’est pourquoi l’expression « I and I » est typique du patois rasta. Littéralement cela se traduit en français par « je et je » ce qui ne signifie rien pour nous, aussi le « I and I » des rastas est à traduire ainsi : « Jah, mes frères et moi » ou « Jah, mes frères et je ». Ainsi les rastas réunissent tous les êtres humains en une entité composée de Dieu (Jah) et des humains et ils l’appellent I and I. Par exemple, pour dire « tu » (you en anglais), un rasta dira I&I.
I and I veut dire également par extension Moi et Je. le petit "moi" mortel (physique) qui disparaîtra et le grand "Je" éternel (spirituel) qui est en chacun de nous et nous relie. Cet esprit éternel, cet âme dans l'humain est aussi appelé Jah et symbolise notre unité. Par ce lien I and I veut dire aussi : nous et Jah.
Cette domination du « I » se répercute à tous les niveaux de la langue rasta, ainsi pour qualifier Jah qui est le plus grand (the most high, en anglais) il utiliseront la formule « The most I ». Cette manie se traduit par des modifications apportées au début de certains mots, qui subissent l'aphérèse ou voient leur première syllabe simplement remplacée par "I". Les exemples sont nombreux, citons entre autres « Inity » (pour unity), « Idren » (pour children), « Ital » (pour natural), « Irie Ites » (pour higher heights ou israëlite) ou encore « Iman » (pour human). Le « I » se retrouve parfois en milieu de mot comme dans « Tri-I-nity » (pour trinity). Il est à noter que ces modifications affectent directement le radical lui-même des mots considérés ; le "I" n'intervient donc pas comme un préfixe ou un infixe qui modifierait le sens.
Les rastas considèrent la langue comme un champ de bataille politique et les mots comme autant d'armes. La langue anglaise est synonyme et rappel du colonisateur britannique qui imposa l'esclavage aux populations africaines. L'anglais n'est donc pas une langue de cœur pour les rastas bien au contraire et selon eux l'anglais ne permet d'exprimer la profondeur de la culture africaine. C'est pourquoi durant le XXe siècle les rastas cassèrent les mots anglais en phonèmes pour diviser la signification des mots en sous-ensembles plus proches des idées qu'il désirent véhiculer. Ces phonèmes sont ensuite ré-assemblés pour former de nouveaux mots, plus « conscients » et plus « adaptés » à la culture rasta, appelés up-full sounds.
Exemples :
Voici quelques phrases typiques, comprenne qui pourra :
Beaucoup de termes et de tournures de phrases proviennent d'emprunts à d'autres langues ou simplement de néologismes, en voici quelques exemples :
De même A go est utilisé en remplacement de la forme anglaise Go to.
NB : Certains termes ou expressions font aussi partie du créole jamaïcain.
Exemple 1 : « Him haffi drop him fork and run » (Chase the devil, Max Romeo). Exemple 2 : " Don't haffi dread to be a rasta " (Morgan Heritage)